Les Yeux du Monde

Actualité internationale et géopolitique

EuropeRussie et espaces post-soviétiquesUnion européenne

Unir ou non la Roumanie et la Moldavie : comprendre le débat

Shares

Fondé sur des liens historiques, linguistiques et culturels étroits, le mouvement unioniste Roumanie-Moldavie, ou ré-unioniste, s’inscrit dans une histoire complexe marquée par les recompositions territoriales en Europe de l’Est. Aujourd’hui, il demeure un sujet de débat sensible, influencé par des facteurs géopolitiques, économiques et identitaires.

Un héritage historique commun : la Grande Roumanie

Régions historiques de Moldavie et Roumanie (Moldavie, Valachie, Transylvanie)
Région historique de la Moldavie au XVe siècle, superposée aux frontières actuelles.

Les racines de l’unionisme remontent au XIXème siècle, avec la formation de l’État roumain moderne. La Moldavie forme alors une région historique qui se trouve au sein des républiques contemporaines de Roumanie, de Moldavie et d’Ukraine. Durant la première moitié du XIXème siècle, l’empire russe échoue à rattacher l’ensemble des communautés chrétiennes des Balkans sous influence ottomane à son territoire. Néanmoins, la Russie annexe, entre autres, la Bessarabie (moitié orientale de la région de Moldavie).

En 1859, l’union des principautés de Moldavie et de Valachie (Sud de la Roumanie actuelle) marque une étape clé dans la construction nationale roumaine. Cette dynamique d’unification se poursuit au début du XXème siècle. En 1918, la région de Bessarabie (correspondant en grande partie à l’actuelle République moldave) vote son rattachement à la Roumanie après le vote de son indépendance de l’empire. La Roumanie est alors au maximum de son extension territoriale. On s’y réfère sous le nom de Grande Roumanie.

Cependant, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) remet en cause cette union en 1940 en annexant la Bessarabie dans le cadre des accords liés à la Seconde Guerre mondiale. La région devient alors une république soviétique, ce qui entraîne une rupture politique et identitaire durable. Les élites roumanophones n’ayant pas passé le fleuve Prut, qui forme la nouvelle frontière, ont été déportées vers d’autres républiques soviétiques et remplacées par de nouvelles élites russophones.

À l’indépendance de la Moldavie en 1991, après la dissolution de l’Union soviétique, la question d’une éventuelle réunification avec la Roumanie réapparaît dans le débat public.

Le mouvement unioniste s’appuie sur l’idée d’une communauté culturelle et linguistique commune, les deux pays partageant majoritairement la langue roumaine et une histoire en partie commune. Toutefois, il existe différentes formes d’unionisme. Une première forme privilégie une réunification politique, d’autres se limitent à un rapprochement culturel.

Points de vue en Roumanie et en Moldavie contemporaines

Dans la Moldavie contemporaine, le soutien à l’union avec la Roumanie reste minoritaire, même s’il varie selon les contextes politiques et générationnels. Dès 1994, un référendum a largement confirmé l’attachement à l’indépendance nationale. Plusieurs facteurs expliquent cette situation. D’une part, la société moldave est marquée par une diversité ethnique et linguistique, incluant des minorités russophones, ukrainiennes ou gagaouzes, souvent plus réticentes à l’idée d’une union. D’autre part, des préoccupations économiques et sociales jouent un rôle important. En effet, certains craignent les coûts d’une réunification ou les déséquilibres qu’elle pourrait engendrer.

En Roumanie, le soutien à l’union est plus élevé, bien qu’il ne fasse pas l’unanimité. Les débats portent notamment sur les implications économiques et administratives d’une telle démarche. Pourtant, le référendum de 2023 plaçait à 31 % les pro-unionistes en Roumanie tandis qu’ils montaient à 35 % en Moldavie. Il est important de noter que les résultats électoraux moldaves de la population locale et de la diaspora s’opposent souvent.

Un défi géopolitique

Par ailleurs, la question géopolitique est centrale. La Moldavie se situe dans une zone d’influence disputée entre l’Union européenne et la Russie. Le conflit gelé en Transnistrie constitue un obstacle majeur à toute réunification. Il s’agit, depuis la guerre du Dniestr en 1992, d’une région séparatiste soutenue par Moscou. Les partis politiques moldaves reflètent ces divisions. Certains sont pro-européens et parfois favorables à l’union, tandis que d’autres défendent une orientation pro-russe et s’y opposent fermement.

De même, depuis les années 2020, le contexte international a ravivé la question unioniste. La candidature de la Moldavie à l’Union européenne en 2022 et les tensions liées à la guerre en Ukraine ont renforcé les discussions sur son avenir stratégique. Celle-ci a entrainé le retrait de la Moldavie de la Communauté des États indépendants, effectif depuis 2023. En 2026, la présidente moldave Maia Sandu a même indiqué qu’elle soutiendrait une réunification si celle-ci était approuvée par référendum. Cela illustre l’évolution du débat au plus haut niveau de l’État.

Conclusion

À l’heure actuelle, la réunification reste donc une hypothèse débattue mais incertaine. L’avenir de cette question dépendra largement de l’évolution du contexte régional. On peut penser aux relations entre notamment la Russie et l’Union européenne, l’Est et l’Ouest. Ainsi, l’unionisme demeure moins une perspective immédiate qu’un enjeu structurant du débat identitaire et stratégique en Europe orientale.

Shares

Agathe Mallégol

est étudiante en première année de Master relations internationales, parcours cultures stratégiques à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Spécialisée dans les études russes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *